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Bloody boogie


Un petit matin d’hiver dans ma petite voiture d’urgentiste. Pas envie de travailler. Ça fait plusieurs nuits que je me trimballe en banlieue avec des températures autour de moins quinze. Le soleil brille, mais il fait toujours un froid de loup. Peu de travail, ce matin, j’ai bien envie de retourner sous la couette. Un petit crachouillis de la radio annonce un appel pour moi, tant pis pour le café que je m’apprête à prendre au bistrot voisin.
Image IPB

L’appel ne m’enchante pas beaucoup : un type qui réclame de la morphine, certes, mais vu le nombre de toxicomanes en manque que j’ai vu cette année, je ne suis pas très chaud. Je parcours les quelques centaines de mètres qui me séparent du domicile du patient, je prends ma sacoche, et je monte lentement les tristes escaliers d’un triste immeuble. La porte s’ouvre immédiatement après mon coup de sonnette, le patient me fait entrer et mes réticences s’envolent sur le champ. Après des années de pratique, on finit par saisir très vite l’ambiance des lieux ; on se sent bien tout de suite chez cet homme. Sa femme est là, discrète, l’homme est timide, mais son accueil chaleureux. Monsieur J m’explique qu’il est hémophile et qu’un choc a entraîné une hémorragie intra-articulaire de son coude. Effectivement, l’articulation est gonflée et malgré sa courtoisie, je vois bien qu’il souffre intensément. Exceptionnellement, je n’ai plus de morphine ni d’ordonnance spéciale sur moi ce jour-là. Devant sa détresse, je décide de repasser chez moi rapidement pour récupérer ce qu’il faut, tant pis pour le temps perdu. Je reviens rapidement avec des comprimés de morphine, une injection étant peu souhaitable du fait de l’hémophilie. Pendant la rédaction de l’ordonnance pour la suite du traitement, nous prenons le temps de discuter un peu et je remarque deux choses dans la pièce où nous sommes : un piano droit et juste au-dessus, une splendide photo encadrée: une 241P en plein effort. M. J a suivi la direction de mon regard mais n’a rien dit et vu l’intensité de sa douleur, je ne m’attarde pas à discuter de trains ou autres sujets futiles. Encore un patient que je ne reverrai sans doute jamais.

La semaine suivante, M. J rappelle pour un motif cette fois-ci bénin et je me porte volontaire pour aller le voir afin d’avoir de ses nouvelles. Il faut bien aussi avouer que la photo de la 241P m’intrigue. Même accueil chaleureux, d’autant que M. J n’a plus mal du tout. Il semble avoir été très touché du temps que j’ai pris la dernière fois pour le soulager rapidement. Cette fois-ci, nous nous attardons à discuter tranquillement, et je ne peux m’empêcher de lui faire remarquer à quel point la photo accrochée au-dessus du piano me plaît.

Il est complètement ébahi :
« Vous connaissez les 241P, c’est incroyable ? »
Le sujet de la discussion devient très vite ferroviaire ; si je suis passionné, lui est complètement « fada » des trains.
Je suis aussi intrigué du plancher surélevé de la pièce. Il m’explique qu’étant musicien, il a dû faire des frais pour insonoriser la pièce car les voisins ne pouvaient plus supporter ses heures de piano.
« Vous jouez quel genre de musique ?
– du boogie, vous aimez ? »
Moi, un peu gêné : « Je connais très mal.
– Attendez, je vais vous jouer un petit truc. »

Il se met au piano et là, c’est le choc. Ce type a un swing et fait passer une émotion extraordinaire dans sa musique. Je suis complètement sous le charme et pourrais rester des heures à l’écouter. Même sans être spécialiste, je sais que c’est un grand monsieur. Nous continuons ensuite à discuter autour de la musique et des chemins de fer. Il aime tellement les trains, que pour ses vacances, il loue un petit appartement, contigu à une petite gare du Massif Central. Il s’est lié d’amitié avec le chef de gare qui lui a trouvé un local désaffecté pour installer un vieux piano sur lequel il peut jouer tous les jours. M. J, que le boogie nourrit assez mal malgré son talent, passe tous ses étés dans ce village au grand bonheur des cheminots locaux : ceux qui fréquentent cet endroit où passent encore quelques circulations viennent l’écouter dès qu’ils le peuvent.
L’amitié aidant, l’idée d’un concert dans la gare ouvert à la population locale se fait jour. M. J contacte des amis jazzmen qui ne sont pas des moins célèbres et que l’idée enchante. Les musiciens seraient installés sur un quai, les spectateurs sur celui d’en face, en plein air.

C’est la fin de l’été et la saison des orages est là, tout le monde se rend bien compte que l’absence de couverture de la gare va rendre impossible le concert. Le chef de gare prend alors la décision qui s’impose et donne ses ordres. Démarrage du locotracteur, un peu de manœuvre et voilà l’orchestre à l’abri, dans un wagon, portes grandes ouvertes et le public dans d’autres voitures sur une voie plus loin avec juste le recul nécessaire pour ne rien perdre du spectacle. La fête a été totale. Je n’y étais pas, mais le bonheur de M. J quand il me l’a racontée parle suffisamment. Cet homme m’enchante. Je le reverrai plusieurs fois avec autant de plaisir. Il m’a fait cadeau de deux de ses disques, dont un sur le thème ferroviaire, avec des rythmes fabuleux.

Aldo


1 Commentaires

Je viens de lire cet article , c est une super histoire, j aurais aimé rencontrer MJ.