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Un sujet, que dis-je, Le sujet d’actualité récente à la SNCF : la grève. Il ne s’agit pas de prendre parti mais bien de chercher à comprendre son fonctionnement. Je vais donc prendre pour sujet d’étude une grève reconductible qui offre l’avantage d’offrir une image-temps assez longue pour comprendre et détailler.
Une grève, c’est quoi ? Avant tout une étape dans un cheminement de discussions. Avant il y a souvent eu négociation 1, après il y a négociation 2 mais pour faire le lien entre les deux, il y a la grève. Vous me direz qu’on pourrait bien sauter directement à la négociation 2… oui, mais le dialogue est ainsi fait qu’entre direction et syndicats on parle plus souvent de rapport de force que de construction. Le rapport de force est simple : je veux 10, tu veux 0, je veux 8, tu acceptes 2, je veux 6, tu acceptes 4… et vendu pour 5. Mais si je t’annonce que je veux 5 dès le début, on tombera d’accord sur 2,5, donc niet. De même, mon but (utopique assez souvent) est bien de réussir sur la base 10 donc hors de question de cogiter à partir de 5.
Voilà en quelques mots la mécanique apparente. Mais au-delà de ça, et là je vais faire un zoom sur la particularité des conducteurs car c’est celle que je connais le mieux, il existe des phénomènes bien plus profonds et bien souvent non supposés des acteurs. On retrouve différentes phases dans la grève, avec pour commencer une étape qui va monopoliser les efforts tant elle est importante : le rassemblement. Le rassemblement permet tout à la fois d’avoir plus de poids (en nombre d’agents) pour la négociation 2 et de perturber davantage les circulations. Perturber les circulations n’est pas un but mais un moyen d’inclure de force les usagers dans le groupe. Les usagers, ces millions de clients qui peuvent, par leur grogne, faire pencher la balance.
Un conducteur passe l’essentiel de son temps de travail seul. Il n’aime pas spécialement ça mais s’en accommode. Pourtant, comme tout être humain, il a besoin du contact de ses semblables et si possibles de ceux qui lui ressemblent le plus : les conducteurs, ceux qui vivent ce qu’il vit. Ces instants de rassemblement se résument bien souvent à quelques repas dans l’année, au détour d’un découché ou d’une journée de formation.
Une grève, c’est un rassemblement de gens avec une opinion similaire sur un problème donné, un moment où les unités forment un tout. Le groupe cherche continuellement à grossir et il suffit qu’il soit minime pour représenter une pression face à un non gréviste. Pression, le mot est lâché, aussi précisons bien vite un point essentiel : chacun est libre et les pressions exercées ne sont « que » psychologiques. Chaque unité gagnée renforce le groupe et affaiblit les isolés.
La pression, qui n’a d’autre but que le rassemblement. D’autres diront « information » suivant le degré de virulence des acteurs. « Je t’informe du pourquoi et t’invite à en faire autant ». C’est généralement comme ça que ça se passe et là en effet, la pression est amicale et tant mieux. La vraie pression vient étrangement de l’entreprise et bien involontairement. En effet, depuis une récente loi, chacun doit déclarer avant ce qu’il va faire après et ceux qui ne déclarent rien sont considérés non grévistes et donc utilisés. Mais leur utilisation ne relève que d’un principe : tu perds toute ta programmation et tu fais selon les besoins. Premier point pas très sympa : je travaille (donc j’arrange la direction) et je me retrouve pénalisé dans ma vie personnelle (allez trouver une nounou entre « je ne sais pas qu’elle heure » et « je ne sais pas trop. » Deuxième point, les clients : furieux, ils grognent et si possible pas dans le vide. L’agent qui travaille se retrouve donc la cible des attaques alors que justement lui n’y est pour rien.
Aussi « information » des grévistes, aléas et déprogrammation du travail, injure des clients… un cocktail explosif. Et là où cet agent ne jugeait pas justifié d’être en grève, on retrouve un agent qui est fatigué, montré du doigt et dégradé par les clients. Notre agent est devenu gréviste, le groupe gagne une unité…
Cocotte-Minute, c’est un ustensile de cuisine mais aussi une phase dans notre cheminement. Le rassemblement fait, la pression continue à s’exercer mais en interne et en auto alimentation. En effet, chaque jour qui passe renforce un fait : les grévistes perdent de l’argent et là où ils auraient accepté 5 les premiers temps, il leur faut 8 pour trouver justification à tant de perte. Face à eux, une direction qui mise sur un fait : l’usure, cette cocotte devrait finir par fuir. Cependant c’est un jeu risqué car si la cocotte est de bonne qualité, elle ne va pas fuir mais exploser. D’autant que la communication de la direction ne fait bien souvent qu’augmenter le feu sous la cocotte. En effet, cette communication vise le même but : se mettre le client dans la poche ; aussi entendre une communication qui parle de soi mais qui ne nous est pas destinée est à coup sûr se tromper sur son sens et sa raison. Le groupe ne veut qu’une réponse, un mot qui est le ciment de l’ensemble : oui. Tout le reste, qui va du non au peut-être en passant par le plus tard, est reconnu comme un affront de plus. Les réactions sont exacerbées, les sensibilités à fleur de peau. La communication entre les grévistes du pays marche à plein et les preuves d’actions (photo, vidéo amateurs, reportages) sont autant d’encouragement pour les autres à aller plus loin, plus fort ; Internet, le téléphone portable … autant de vecteurs, autant de canaux pour « exporter » l’envie de faire plus dans l’action. L’explosion approche, des signes avant-coureurs font jour (un peu comme un séisme avant une irruption volcanique). Les plus radicaux débutent une étape courte mais explicite : « Ils déconnent. » Déconner, c’est faire des petits actes de harcèlement afin d’exister, car une grève, c’est beaucoup de temps libre avec rien à faire qu’à attendre. Concrètement, déconner c’est construire un mur devant la porte d’entrée, subtiliser les clés des trains… Rien de bien méchant, mais des signaux : la cocotte va exploser. Cependant, dans ce temps comme dans les autres, le gréviste garde un point commun avec le non gréviste : la sécurité. On déconne, mais on ne met pas en jeu la sécurité des circulations. La phase de « déconne » est aussi une phase où on respecte l’appareil de production et c’est sa grande différence avec
la phase suivante: l’explosion.
Les freins, souvent les anciens qui contiennent l’ardeur des plus virulents, usent leur force peu à peu, eux aussi. Un jour, ils ne tiennent plus car et une unité engage une action, bien vite rejointe par d’autres, puis d’autres. On démonte des appareils, on coupe des câbles, on soude des pièces… Plus rien ne fonctionne, et pour longtemps. De même, les appareils qui ne servent plus depuis bien longtemps se retrouvent dans un état qui fait qu’avant de pouvoir être réutilisés, ils devront être testés, nettoyés… Ils retarderont d’autant un retour à la normale. Ca sera vrai pour les voies, les trains, les signaux… Cette phase fait peur à tout le monde, grévistes, direction et clients, car elle engage des suites techniques (pour quelques jours) et des rancœurs (souvent pour plusieurs années) qui vont pourrir le système. Une fois arrivée à cette étape, la direction ne veut officiellement plus rien discuter avec des casseurs mais rêve en secret de stopper ce drame. Les syndicats ne veulent officiellement plus rien discuter avec une direction aussi obtuse (mais rêvent en secret de sortir de ce conflit sans fin). Chacun veut sortir et personne ne veut perdre. Aussi, comme en politique (car ne nous trompons pas, c’est bien de cela qu’il s’agit) les uns auront gagné, les autres n’auront pas perdu.
Ces conflits marquent. L’entreprise, les relations internes, le dialogue, l’image externe, les chiffres d’affaire, les clients… Ils deviennent avec le temps des points de repère idéalisés par la mémoire (« C’était avant ou après 1995 ? », « En 1995 c’était autre chose », « En 1995 il n’a pas été réglo »).
La grève est un blocage ponctuel qui se révèle, avec le temps, n’avoir rien bloqué d’autre que les clients à ce moment là. Les réformes honnies n’ont été elles que légèrement retardées (et renommées). La direction n’y gagne rien ; ses réformes étant mal vécues, elles sont mal appliquées et donc partiellement inefficaces. Les prémisses du dialogue social sont à chaque fois remis à Zéro. L’entreprise se voit chaque fois un peu plus attaquée par les médias et plus généralement par l’opinion publique. Les agents sont eux aussi perdants, car la grève est avant tout une grosse perte financière et ce contre quoi ils luttent revient généralement sous une autre forme, un autre nom, quelques mois plus tard.
Aussi, devant ce constat, posons nous la question : peut il y avoir relations sociales à la SNCF sans grève ?
Regardons autour de nous : les mouvements sociaux actuels sont de plus en plus violents, avec menaces de faire exploser des citernes de gaz, de répandre des produits chimiques dans une rivière, de retenir de force les dirigeants dans les locaux de l’entreprise… Autant de réactions extrêmes face à des attaques extrêmes. Car la virulence des actions n’est qu’une réponse au ressenti des réformes. Ainsi, l’entreprise qui, pour respecter la loi, propose un reclassement en Roumanie à 150 euros par jour, met ses salariés en position de victimes n’ayant que le recours du miroir de la violence.
À la SNCF, les mouvements sont assez souvent basés sur des craintes : peur des conséquences futures de telle ou telle réforme. Pour alimenter cette crainte, il y a l’actualité et les exemples que je viens de citer. On peut donc logiquement penser que la SNCF et ses relations sociales ne sont que le reflet de la société dans son ensemble, mais un reflet décalé, qui ne s’exprime non pas en réaction mais en prévision. On peut, pour imager, dire que c’est une entreprise qui vivrait avec dix ans de « retard » avec une fenêtre qui donne sur ce qui se passe aujourd’hui dans la société. Face à ses peurs, la direction se montre bien souvent désarmée, ne pouvant répondre à ce qui n’est pas encore arrivé. Elle s’en sort généralement avec des promesses, des accords rappelant des fondamentaux, qui ne durent que le temps que le dirigeant change de poste.
Alors la SNCF sans grève, est-ce possible ? Oui, dans le sens où la grève n’est qu’un moyen parmi d’autres d’exprimer un mécontentement, mais non dans le sens où plus la société sera violente envers ses salariés et plus les craintes internes seront alimentées. Ce n’est pas le dialogue social qu’il faut modifier dans la SNCF, mais bien le social qu’il faut remettre en avant dans la société. SNCF et société sont liées, mariées pour le meilleur et le pire, l’un ne changeant pas sans l’autre.
Certains sont pour le divorce; je veux croire que le mariage n’est pas encore totalement consommé.
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